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Awa Guinean Drums – note d’intention

Note d’intention du directeur artistique François Kokelaere

Pourquoi « remettre ça » ?

Toute la question est là… J’ai tourné la page africaine en 2002 après un certain 11 Septembre 2001 où plus rien n’a jamais été comme avant.

Impossible d’obtenir des visas pour les artistes avec un prénom musulman ! sans aucune justification, l’Union Européenne ou les Etats-Unis nous attribuaient cinq visas sur dix alors que tous les billets d’avion étaient déjà payés et tous les papiers en règles. Comment continuer à travailler dans ces conditions ?

Et puis, en 2002, deux artistes de Wofa ont « fui » aux USA le dernier jour de la tournée : sans leur billet d’avion retour, sans leur passeport et sans leur salaire, avec pourtant de nombreux projets, bernés par la manipulation de quelques uns de leurs concitoyens sans scrupules et la promesse d’eldorados vite transformés en cauchemar de clandestinité.

La page était tournée quand j’ai remis les clefs de la boutique à mon plus proche collaborateur guinéen qui s’est empressé, en une seule tournée, de remettre le groupe à son point de départ. Le même syndrome qu’en 1995, quand nous avons quitté les Percussions de Guinée. Les cadres des ballets nationaux ont immédiatement investi cette direction laissée vacante pour transformer le groupe en « un ballet de plus », ce qui mit fin aussitôt aux tournées internationales et annonça sa perte.

Ce qui voudrait dire que dans le cas qui nous occupe, la collaboration entre guinéens et européens serait indispensable ?
Comme si chacun d’eux disposait d’un seul pied et que les deux soient nécessaires à la marche ?
A moins que ce ne soit la collaboration, la rencontre entre des artistes et un directeur artistique qui soit indispensable ?
Probablement un peu des deux…

La page était tournée, jusqu’au jour au Dani m’appela. Le fils aîné de Fatouabou, mon compère de la grande époque et qu’il m’annonça qu’il avait monté un groupe avec ses trois frères, un cousin et deux camarades.
« M’Mouais et alors… un groupe de plus… »
Jusqu’à ce que je regarde sa vidéo !

Pas besoin d’être devin pour constater que ces gamins avaient été formés et bien formés par leur père. Chaque attitude, chaque arrangement, respirait leur filiation : celle de Fatouabou Camara, l’un des plus grands joueurs de djembé au monde et surtout, le plus fin de l’ethnie Soussou.
Ce que je voyais sur cette vidéo, était du pur « Percussions de Guinée », du pur « Wofa » mais fait par des gamins de 25 ans… Mon sang ne fit qu’un tour ! Donc tout ce que nous avions bossé pendant seize ans, tout ce que nous avons inventé, créé, était inscrit dans le temps, dans l’histoire, dans le patrimoine de la percussion guinéenne, au point d’être 25 ans plus tard, encore tellement vivant.

Et Dani me téléphona : « Tonton, il faut monter notre spectacle, pardon ! » Tout me disait de ne pas le faire, de ne pas y aller. L’histoire était finie, la page tournée mais ces mômes jouaient le djembé comme des fous, comme des jeunes batteurs pétris d’un talent brut qui ne demande qu’à être optimisé, qu’à être valorisé pour donner toute sa mesure.
Miracle permanent de la transmission du savoir en Afrique !
Comment est-ce possible ? 25 ans après, j’avais devant moi, la quintessence du djembé guinéen contemporain avec toute sa dimension scénographique, que nous avions tant bossée avec leurs aînés.

Alors comment refuser un tel projet ?

Quatre d’entre eux, je les ai vus naître (presque, Dani, l’aîné, avait quatre ans lors de ma première visite en Guinée en 1987), j’ai bien connu leur mère Marthe, une femme courageuse et intelligente, leur famille, quand à leur père, d’aucuns disaient que nous étions comme des frères…

Alors, je suis allé voir Dani, dans une petite ville proche de Toulouse et il m’est apparu très mûr, très costaud dans sa tête pour un jeune homme de 27 ans qui a su s’adapter à la vie occidentale. J’ai vu en lui un leader et un formidable « djembé fola », l’un des plus doués et des plus intelligents de sa génération.

Et nous avons décidé d’associer nos pas, afin de marcher ensemble…

Nous allons donc continuer à écrire l’histoire de la percussion guinéenne, notre histoire ?

Une histoire dont la trace se perd au village dans la nuit des temps quand les anciens de l’ethnie Malinké accompagnaient la cérémonie de fonte du minerai de fer avec un petit tambour nommé « djembérou ».
En 1958, Sékou Touré décida l’indépendance de la Guinée et imagina que la culture et les arts seraient les fervents vecteurs de l’image de sa révolution. Il demanda à Fodéba Keïta, qui résidait à Paris avec son ballet panafricain « Les Ballets Africains » depuis les années 50, de venir s’installer en Guinée. Son ballet devint ainsi ballet national.
Quelques années après en 1964, le chanteur américain Harry Belafonte, participa à la création du Ballet Djoliba. Un désaccord avec le gouvernement guinéen évinça l’artiste et le ballet devint lui aussi, national.
En 1987, un musicien français nommé François Kokelaere créa, à la demande du gouvernement, « L’Ensemble National des Percussions de Guinée », avec les sept meilleurs batteurs du moment issus des ballets nationaux.
En 1995, leurs routes se séparèrent et il continua avec « WOFA ! », troupe privée qui tourna dans le monde entier jusqu’en 2002. En 2011, le lundi 27 juin à 21h, Daniel Dani Camara, fils du célèbre Aboubacar Fatouabou Camara, et François, décidèrent de continuer à écrire l’histoire des percussions guinéennes et créèrent « AWA » Guinean drums – Percussions de Guinée.

Voilà, comment ça s’est passé. Ni plus, ni moins ! L’histoire dira ce qu’elle voudra…

Il ne s’agit pas de créer des clones de Percussions de Guinée ou un « Wofa bis », ce serait d’ailleurs impossible.
Ce qui est fait est fait et n’est plus à faire…
Nous allons seulement « continuer le travail » en nous basant sur les grands moments des deux groupes, devenus aujourd’hui des standards de la percussion guinéenne mais en tenant compte de la jeunesse, de l’enthousiasme, de l’envie et du talent spécifique de chacun des membres du groupe et de leur capacité de création. Nous allons continuer à créer, à rêver, à imaginer ce qu’il est possible de faire avec un genre où tout reste à inventer…

Alors maintenant comment allons-nous procéder ?

Nous allons faire venir en France les sept artistes pendant cinq semaines à partir du 20 Mai 2012.
Quatre semaines de répétitions intensives pour monter la scénographie du spectacle mais Dani aura déjà fait travailler le groupe en Guinée sur certaines thématiques. Cela se passera au Footsbarn Theater dans l’Allier, un lieu et une équipe magiques qui a tout de suite cautionné le projet.

Même chose pour le Cube-Studio Théâtre de Hérisson, lieu de création et de résidence de la compagnie La Belle Meunière dirigée par Pierre Meunier situé à 5’ du Footsbarn où sera réalisée la création lumière et trois spectacles : les vendredi 22, samedi 23 et dimanche 24 juin 2012, auxquels nous inviterons déjà, quelques tourneurs, agences et programmateurs.

Tout cela étant permis grâce à l’avance financière de notre ami Gilles Beaucourt, président de l’association les Artistes en Campagne, qui nous prête la trésorerie nécessaire au projet sans intérêt et avec le temps qu’il faut pour rembourser…

Comme nous avons fait avec Kareyce Fotso, nous allons réaliser une belle plaquette en quadrichromie et bilingue dans laquelle sera inclus un DVD car les tourneurs et agences internationaux, veulent voir un produit fini, un groupe prêt à tourner, « en état de marche ».
Cela permet aussi de gagner en crédibilité et de faire monter les enchères car si on est trop dépendant d’un tourneur, il vous tient et peut vous imposer ses volontés qui n’ont pas toujours à voir avec le fait artistique…

La grande problématique d’une troupe africaine est de prouver son professionnalisme et sa fiabilité. Cet aspect des choses joue tout autant que la qualité du spectacle. Personne ne s’engagera sur une troupe qui n’est pas fiable et organisée, quelle que soit la qualité de son spectacle mais à l’inverse, une troupe fiable qui n’aura pas un bon spectacle, ne tournera pas non plus. L’organisation et la mise en place de la structuration de la troupe sont des aspects déterminants du projet.
Cette troupe doit être déterminée afin de garder sa propre identité.

Nous avons pour nous d’avoir tourné dans le monde entier avec l’Ensemble National des Percussions de Guinée puis avec Wofa, ce qui constitue une sacrée expérience, et certains membres de la troupe dont Dani et deux de ses frères, ont aussi une expérience internationale des tournées.

Nous partirons donc, sur la base du contenu des spectacles de ces deux troupes, revisité avec notre vision et le contexte du moment.

La différence de taille est que nous ne prendrons pas de danseuses. Comme pour les premières tournées des Percussions de Guinée. « Seulement », sept garçons dont trois bougent bien. Ce qui constitue un intéressant challenge artistique qui nous permettra de trouver de nouvelles idées de scénographie et d’arrangement.

Quelques pistes

– Donner du sens à la présentation scénique.
– Tenter, grâce à une sobriété retrouvée, de lui donner toute sa dimension poétique, toute sa force d’évocation.
– Laisser la musique respirer avec ses nuances, ses timbres, ses progressions, ses respirations.
– Accorder le mouvement des corps.
– Oser la lenteur, oser le silence, oser la différence.
– Induire plutôt que de dire afin de laisser le spectateur faire sa part du chemin, sa part du rêve.

Elle est pas belle la vie ?